Xu Yi (rubrique publiée en 1999)

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mise à jour : 1 Septembre 2002

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Les flux musicaux au croisement des regards

La musique de Xu Yi

Les uns et les autres, pendant leur rêve ne savent pas qu'ils rêvent, et parfois rêvent qu'ils sont en train de rêverŠ Confucius et toi-même vous n'êtes que des rêves. Je te dis que tu rêves, cela aussi est un rêve.
Tchouang-tseu

 

En réponse aux défis esthétiques du XXè siècle, l'Occident se tourne vers l'Orient et l'Orient regarde l'Occident. Le prix de la musique de Xu Yi est de se situer exactement au point de croisement de ces regards, comme en témoignent la connivence et la grande estime réciproque de Gérard Grisey et de Xu Yi. Plus qu'une relation forte de maître à disciple, cette sincère complicité était la reconnaissance mutuelle d'une convergence culturelle longuement mûrie.

La venue en Occident de Xu Yi est bien plus que la simple curiosité d'une artiste : une forme d'exploration du revers de la médaille du monde, le prélude à une synthèse singulière de ses deux univers culturels. Il lui fallait voyager pour trouver sa véritable place au sein de l'humanité et laisser mûrir sa nature propre. Une nouvelle lecture du Yi King en 1990 occasionne chez elle un moment important de cette synthèse : au croisement du classique chinois et des conceptions musicales occidentales contemporaines, Xu Yi a développé un système de déductions musicales originales. Cette démarche a beaucoup plus à voir avec les systèmes modaux des compositeurs spectraux et les systèmes de cribles de Xenakis qu'avec la tentative aléatoire de Cage.

En fait, l'oeuvre musicale de Xu Yi est celle d'une lettrée surtout sensible aux qualités expressives et énergétiques de la poésie, aussi bien qu'aux formalismes ou aux inflexions de la langue. Les textes philosophiques taoïstes sont parmi ceux qui lui sont les plus chers, justement pour leur lyrisme et leur poésie suggestive plutôt que pour leur contenu doctrinaire ou mystique. Ce rapport particulier au texte lui permet ainsi de demeurer dans le champs musical : la poésie ne constitue que l'étincelle initiale, le reste est oeuvre de musicienne.

Par ailleurs, la compositrice n'oppose pas de réticence de principe aux nouvelles technologies, comme en témoignent son séjour à l'IRCAM et ses nombreuses pièces avec dispositif électronique. Néanmoins, toutes les technologies ne sont pas égales à ses oreilles. Son goût pour un certain naturel l'entraîne à favoriser les sons réels plutôt que les sons imaginaires. Elle utilise souvent des ensembles instrumentaux amplifiés par des enregistrements complémentaires, montages, traitements et un travail sur la mise en espace : Xu Yi parle à ce sujet d'un " développement du naturel ". Elle obtient ainsi des sonorités orchestrales avec un nombre restreint d'instruments, tout comme elle favorise une perception des détails de couleurs sonores.

Tendance inverse, elle se passionne depuis longtemps pour des technologies musicales archaïques. Elle conserve de sa " vie antérieure " de sino-musicologue un goût pour les instruments folkloriques traditionnels : elle apprécie leurs instabilités ou la rudesse de leurs timbres. Grâce aux nouvelles technologies et techniques de jeux étendues des instruments européens, elle tente souvent de simuler ces sonorités anciennes et rares. Ici encore l'Orient et l'Occident se regardent, tout comme le passé se tourne vers l'avenir, en association de complémentaires.

Dans toute sa musique, Xu Yi recherche le mystère, l'instable, le " poétique ", dit-elle, les mouvements à la limite permanente du déséquilibre. Elle aspire à une musique d'énergies en flux et reflux, en mutation constante, évoluant entre un certain lyrisme et une séduisante poésie sonore.

Martin Laliberté

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