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Cela fait effectivement vingt ans que je suis au service de
la musique contemporaine, plus particulièrement des
compositeurs français que je connais quasiment tous
pour avoir gravé leurs oeuvres dans le cadre de mes
nombreuses collaborations avec leurs éditeurs
respectifs. Mon travail était assez prisé car
j'étais en mesure de sentir exactement ce qu'ils
voulaient mettre en valeur dans leur écriture, ayant
moi-même été compositeur pendant
quelques années de jeunesse inconsciente. J'ai tout
appris à leur contact et sans le savoir, forgé
une conscience d'éditeur avant l'heure. Ces
compositeurs m'ont souvent encouragé et
défendu ; mais ils m'ont aussi accordé un
statut d'interprète, au même titre que le
musicien, car ma mise en page, dans son équilibre et
ses proportions faisait résonner une énergie
qui les flattait, s'ils n'avaient la sagesse de regarder
d'un oeil critique le miroir que je leur tendais...
Vous
créez en quelque sorte par compositeur
interposé!
Oui, et
c'est vraiment jouissif. Exactement le même bonheur
qu'a un musicien à la première lecture d'une
pièce. Il n'y a rien à inventer mais un
labyrinthe à déchiffrer. Cette
frénésie, je pense l'avoir gardé
intacte et c'est un peu mon moteur et ma vitalité. Il
faut en effet beaucoup d'énergie pour affronter le
travail de gravure, même sur informatique. Les
années passent et je ne trouve quasiment pas le temps
de partir en vacances (quelques jours tous les 4-5 ans,
c'est incroyable !). Je pensais, en commençant
à travailler à mon compte [en devenant
moi-même éditeur ndlr] que la vie serait plus
facile mais il n'en a rien été. Plus mon
entreprise éditoriale grandissait plus le travail
était important, c'est normal je le crois. Les
quelques instants de répit ont toujours
été les concerts où je viens assister
un peu goguenard aux créations alors que le
compositeur sort livide de la générale
(souvent de bonheur, mais essentiellement
d'épuisement).
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Les
Editions
Musicales Européennes, votre "maison", vous
l'avez fondée en 1993, c'est bien cela?
Il
s'agit sans doute de mon premier "geste" fort. Je dois
reconnaître que l'idée n'était pas
mienne, un petit nombre de compositeurs étant venu me
trouver pour me demander de créer ce qui manquait
à leurs yeux - une édition jeune,
tournée vers la technologie, alliant savoir,
goût pour la création et volontarisme. J'ai
tout d'abord dit non, et sans trop y croire j'ai finalement
cédé. Aujourd'hui nous sommes à plus de
cinq cents oeuvres, ce n'est pas rien ! Et quel catalogue...
essentiellement de la création, en allant de la
pièce soliste à l'opéra et aux
symphonies. Un tel pari sur la création, en
commençant de zéro, je n'en reviens pas.
Quelques uns de mes compositeurs m'ont avoué il n'y a
pas si longtemps qu'au début, ils n'avaient pas
misé plus d'un an sur ma survie. Etaient-ils prudents
(en se préparant au pire) ou complètement fous
(en s'embarquant de gré dans une bateau promis au
naufrage) ? Pour ma part c'est en pratiquant ce
métier que j'ai vraiment compris ma vocation.
Vous
aviez pourtant déjà l'expérience
d'avoir servi les compositeurs pour le compte d'autres
éditeurs...
Oui,
mais ce n'est pas pareil. Quand je travaille pour moi, quand
j'édite, je n'ai (presque) pas
d'arrière-pensées. Je veux dire que l'on
publie ce que l'on a décidé, et ce travail -
immense - nous appartient. Ce qui est terrible c'est qu'il
n'y a pas de rémunération immédiate.
Passer presqu'une année sur la gravure d'un
opéra alors que la création va rapporter deux
à trois mille euros c'est insensé. Mais c'est
un choix un peu bravard
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que
j'assume pleinement même si j'ai quelques scrupules
à y entraîner mes proches collaborateurs dont
Jean-Claude Croux sans qui je n'aurais rien pu faire et que
je remercie à cette occasion. Nous sommes dans le don
de soi, et c'est un acte authentique de création.
C'est dans cette optique que j'ai créé le Prix
des Editions Musicales Européennes qui vient choisir
de tout jeunes compositeurs à peine sortis du
Conservatoire. Ainsi notre dernière "recrue" pour le
Prix 2006 en collaboration avec Royaumont est le très
talentueux Ondrej Adámek, sélectionné
pour Lucerne Festival Academy. J'ai toujours aimé
faire le contraire de ce qui est habituellement admis et
c'est ainsi que j'ai revisité quelques vieilles
idées que j'ai définitivement
étrillées : "un éditeur n'édite
pas uniquement du contemporain, ne prend pas de jeunes
compositeurs inconnus, surtout s'ils vivent en Europe..."
Non seulement j'ai testé ces chemins mais je les ai
même combinés entre eux avec succès
!
C'est
dans cette optique que vous avez créé
bisbigliando.com?
Cela m'a
valu au début de sévères critiques de
mes confrères qui y voyaient là une
façon à peine voilée d'attirer (de
"draguer" pour parler plus prosaïquement) leurs
compositeurs. Ils n'avaient rien compris. Aucun compositeur
n'est passé chez nous grâce à
bisbigliando. Mon salaire est venu il y a trois ans à
Witten lorsque le génial Michael Zwenzner de Ricordi
München me demande interloqué : «Mais
pourquoi donc avez-vous fait cette chronique sur le disque
de Klaus Huber ; est-ce l'éditeur français qui
vous l'avait demandé? » Eh bien, non !
c'était une idée à moi. Il m'a pris en
accolade en guise de remerciement.
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