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Philippe Hurel (rubrique publiée en 1999) |
bisbigliando.com | |||||||||||||||||||||||||||
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Choréographies
de François Raffinot |
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Il est des partages, des
perspectives, des corps qui se nouent et des trompe-l'oeil.
François Raffinot qui connaît intimement la musique de
Philippe Hurel pour l'avoir chorégraphiée, nous parle
de sa rencontre avec le compositeur.
Récit.
Quelques dates :
1955 Naissance à Domfront (France)
1983 Prix de Composition et d'Analyse au Conservatoire de Paris
1985/86 Participe au travaux de Recherche Musicale à l'Ircam
1986/88 Pensionnaire à la Villa Médicis (Rome)
1990 Fondateur et Directeur artistique de l'Ensemble Court-Circuit
1995 Prix de la Fondation Siemens à Münich
1997 Professeur de composition dans le cadre du Cursus d'Informatique de l'Ircam
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"J'ai rencontré Philippe Hurel au cours d'un dîner explosif. Non pas que les assiettes aient volé ce soir-là. Mais c'était le nom des soirées que Marc Monnet et François Castang animaient autour d'un repas. Dîner explosif. Explosante fixe. Eclats multiples. Diamants imaginaires. Etc... Ce soir-là, en marchant jusqu'au restaurant, je me suis dit que cette définition de Breton (je cite de mémoire : La beauté sera convulsive, explosante fixe, ou ne sera pas), était à la croisée de mon goût pour la musique et pour la littérature. Cette façon dont chaque note de musique est à la fois l'explosion initiale du son, sa notation arrêtée dans le temps et dans l'espace, et à la fois l'engagement d'un geste musical à venir... L'impact indépendant, mais aussi sa résonance, vagabondant jusqu'à l'effilochage de son organisation, s'infiltrant peu à peu jusqu'à s'y confondre, dans la suite infinie des bruits, des souffles et des rumeurs... Comme les mots... Ou plutôt comme la lecture. J'ai pensé que malgré cet énorme attachement à la musique et à la littérature, j'avais choisi la danse. Pour faire corps avec la résonance de la musique ou le pouvoir évocateur des mots. L'espace entre les signes. L'espacement. Pour peupler cet espace là avec les gestes et la furie qui l'habitent. | ||
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C'est du moins ce que je me suis dit à l'époque. Mais pourquoi pas le cinéma ou le théâtre ? Comme si la danse était la seule à pouvoir créer ce trouble. |
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Créer cet émoi provoqué par la mouvance du sable des sabliers. Ce vertige des fosses abyssales du temps continu. |
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Comme si la danse était la seule à faire sentir de façon tangible l'empâtement ou la transparence du temps qui passe. Une ligne continue friable à l'infini. Sans espoir de repos. Autrement dit, l'inverse. Dans la pure joie du jaillissement perpétuel. Seigneur ! | ||
Arrivé à table, j'ai été placé à côté de Cathie Hurel. Elle avait Philippe à sa droite et bien évidemment nous avons parlé de tout autre chose. Du vin principalement. De sa couleur, de son parfum. Du sexe. Avec beaucoup d'emportement. Des femmes aussi. De façon plus mitigée. Surtout de la part de Cathie. Elle et moi nous l'avons laissé parler. Ce sont les compositeurs qui parlent. Pas les chorégraphes. Les chorégraphes se taisent. En principe. Cathie participait à la conversation avec plus de mesure mais avec autant d'entrain. Bien que mariés, ils étaient comme frères et soeurs. L'un et l'autre étaient obligés de se pencher alternativement pour me parler. J'ai assisté à ce cycle de retraits et d'expositions avec beaucoup de curiosité. Je mes suis dit que j'étais sujet à l'illusion d'une fausse perspective derrière laquelle s'était mis en place un système d'écran extrêmement ancien où Philippe avait peut-être plusieurs rôles. Premiers trompe-l'oeil.
Nous avons aussi parlé de ce que nous avions dans notre assiette. Ça se battait en duel là dedans : un médaillon de volaille par ci, trois haricots verts par là, une larme de gelée... On s'est donc retrouvé autour de notre haine commune pour la nouvelle cuisine... et tout ce qui s'en suit sur la rétention, la retenue et le débordement qu'on peut attendre d'une oeuvre, qu'elle soit musicale, littéraire ou cinématographique. De sa présentation et de son contenu. Du cadeau, du plaisir d'offrir et du paquet cadeau. Je me souviens que nous n'avons pas parlé de danse. On ne parle pas de danse dans ces cas là. Trop compliqué. Ou trop simple. A vrai dire, en parlant de cuisine, nous savions que nous étions au coeur de ce qui passe par le corps. Remplir et vider. Pourquoi et comment. Il n'y avait pas meilleure façon de parler de danse. Par la manière indirecte. Elégante. Elegant. So french. So französich. Second trompe-l'oeil. ... Second trompe-l'oeil, parce qu'il était évident que Philippe surfait sur les mots, swinguait sur les idées, profitait de toutes les occasions pour smurfer sur les sons, hit the road à tous les coins de la musique et que tout ça n'avait pas l'air aussi propret que le french touch habituel.
Comme Cathie, je l'écoutais avec beaucoup de tendresse déjà. Je l'entendais égrainer des remarques fines, des points de vue délicats et marteler des énormités. A tel point qu'il devenait évident que ce personnage truculent devait forcément en cacher un autre.
Cet autre, je l'ai découvert à Berlin un an ou deux ans plus tard. J'avais pris dans mes bagages le disque d'Hurel tout frais tout neuf, à peine sorti des bacs. Le soir, au fond de mon casque, j'ai découvert un compositeur unique. La musique qui venait frapper mes oreilles n'avait aucune commune mesure avec le souvenir vague que j'avais gardé de cette soirée. Tout était clair, marqué, décidé, présent et magistral dans cette musique magnifiquement vivante. Je n'étais même pas bien sûr que l'homme que j'écoutais à cet instant fût le même que celui que j'avais rencontré deux ans auparavant et l'avais-je même rencontré ? Et d'une certaine manière, je voyais juste : il s'agissait bien d'un autre. Un autre démoli par les sons, débordé de rythme, le souffle court devant la puissance des cuivres, des bois et des cordes, sujet au vertige devant la beauté asphyxiante d'une coulée d'orchestre, captivé par un pianissimo de rêve, perdu dans les textures, dans leurs lentes détériorations, dans leurs brusques renouvellements... Suspendu aux silences.
Ecoutez ces strates mélodiques simultanées : comment devez-vous les écouter ? Oh, je vous entends déjà, je ne dois rien écouter, je suis libre d'y entendre ce que je veux. Oui, mais si, cette fois, il était de votre bon plaisir de devoir écouter toutes les ambiguïtés, toutes les ambivalences sonores que le compositeur propose ? Comment faut-il l'entendre ? De manière harmonique ou en suivant l'évolution des timbres ? Il est vrai que la question peut se poser à propos de toutes les musiques. Mais c'est particulièrement vrai pour celle d'Hurel où le travail rythmique peut apparaître au premier plan, tandis que le tissu sonore, si présent par ailleurs, passe cette fois au second plan. Mais ce serait trop court d'en finir là. Ailleurs les strates sonores se déplacent et se renversent : le tissu devient linceul, couvrant de son ombre les lointains tambours de la nuit. Comment doit-on l'entendre ?
Verticalement ou horizontalement ? Debout ou couché ? Ecoutez ces textures évolutives, ce renouvellement constant où tout conduit à une politique inexorable de la terre brûlée. Et puis écoutez les brusques signaux sonores qui reviennent de passages déjà entendus. La lave sonore incandescente se cristallise soudain sur place, stoppée net dans sa progression. Moment musical suspendu, comme une coulée de lave en fusion plonge dans la mer et se fige, l'espace d'une seconde ou moins, passant soudainement d'un brasier musical rouge cadmium, lumineux et inexorable à cette langue de sons, noire, charbonneuse, plissée, sombre, terne et vieillie, avant de crever à nouveau sous la pression de nouvelles laves acoustiques, comme une plaie béante vomissant d'autres couleurs musicales fraîchement reformées. Comment pouvez-vous entendre ces nouveaux alliages ?
D'autre part, dans quel ordre peut-on écouter les Six Miniatures en trompe-l'oeil ? Dans l'ordre croissant et discontinu gravé sur le disque ? Ou dans le désordre, de façon à ce que les pièces s'enchaînent sans interruption ? Autant la première version est charpentée, architecturée, obéissant à de subtiles asymétries en miroirs concaves et convexes, autant l'autre est d'un seul impact plus doux, plus tendre, moins contrasté. A qui doit-on se fier ? A la bouche d'ombre, à la grande gueule ou à la langue, poisson rouge dans le bocal de ta bouche ? Quel rapport entretiennent les deux versions ? Turner demandait aux marchands de ses tableaux de faire passer le public dans un sas totalement obscur avant d'aborder les couleurs de ses oeuvres. Les deux versions des miniatures sont dans ce rapport-là. Le premier ordre peut être l'antichambre de l'autre. Le second ordre trouve toute sa valeur par l'existence du premier. Et ainsi de suite. Et inversement. Le plus important pour Hurel demeure cette volonté de proposer son oeuvre sous deux formes différentes comme deux aspects de lui-même. En plus de l'exigence esthétique que cela suppose, il s'agit pour Hurel de dégager un autre visage à partir d'un même corps. Une figure qui serait à la fois la même et à la fois une autre, que l'on puisse aimer et comprendre.
Nos routes se sont croisées à nouveau au moment où j'ai pris la décision de chorégraphier les Six Miniatures. C'était au Théâtre de la Ville de Paris. Après le spectacle de ma compagnie auquel il avait assisté, nous nous sommes retrouvés au café d'en face. Sobre. Eau minérale. Changement de tonalité. Modulation. La connaissance de nos oeuvres respectives nous plaçait sur des écoutes radicalement différentes. Les digressions jubilatoires et autres foirades de ma part et de la sienne devenaient dès lors de purs moments de détente où le sérieux travaillait en creux. A moins, encore une fois, que ce soit l'inverse.
Toutes ces facettes se sont conjuguées depuis. Peu à peu ces trompe-l'oeil ou ces trompe-l'oreille ne trompent plus personne. Mais tous ces personnages de surface accumulés par Hurel sur son propre corps, tous ces modes de production affichés, ces méthodes esthétiques revendiquées, cette force apparente m'ont bien souvent révélé d'autres surfaces plus fragiles, plus friables et tout aussi attachantes. Maintenant, tous les visages de Philippe Hurel font de lui un ami déchiré, imprévisible et cousu de fil dont le noir ou le blanc restent à jamais confondus par le crépuscule.Toutes les figures de sa musique, révélées, dissimulées, au grand jour, en demi-teinte font de lui un immense compositeur d'aujourd'hui et un immense compositeur à venir. J'ajoute ce qu'on trop peu aujourd'hui, un immense poète. "
François Raffinot
chorégraphe
avec l'aimable autorisation des Editions Lemoine, Paris