Klaus Huber (rubrique publiée en 2000)

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Klaus Huber
Carlo Gesualdo

les jeunes solistes - Rachid Safir

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mise à jour : 1 Septembre 2002

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Lamentationes sacrae et profanae ad responsoria Iesualdi
pour 6 voix, théorbe (guitare), cor de basset (clarinette basse)

Sur des textes de Jérémie, Ernesto Cardenal, Mahmud Doulatabadi, Klaus Huber
Création le 25 avril 1997 aux Wittener Tage für Neue Kammermusik.
Commande du Ministère de la Culture de France - DRAC Ile de France et du Westdeutscher Rundfunk

Mes Lamentationes doivent leur existence à Rachid Safir. C'est à lui et à ses jeunes solistes que je dédie cette oeuvre. Lorsque Rachid Safir me demanda de composer, en "complément" aux Répons de Gesualdo, une nouvelle version des Lamentations chantées à la manière grégorienne dans la liturgie catholique de la Semaine Sainte, je fus effrayé par cette requête, qui m'apparut alors comme un défi presque impossible à relever...

La monumentale oeuvre tardive de Gesualdo - c'est en 1611, deux ans avant sa mort, qu'il composa et fit imprimer ses Répons, un cycle de 27 pièces (3x3x3) pour les trois jours de la Semaine Sainte - resta ignorée des siècles durant et ne fut redécouverte que vers 1950. Cette étonnamment longue absence d'intérêt pour les Répons n'est-elle due qu'à une attitude de refus de la part de l'église, dont on comprend aisément la difficulté à accepter une musica sacra écrite par un homme qui avait assassiné son épouse ? Ou bien faut-il en chercher la raison dans l'incompatibilité de son style chromatique-enharmonique tardif avec la monodie naissante ? Il n'est pas facile, aujourd'hui, de trancher la question. Toujours est-il qu'au moment même où il voyait le jour, le maniérisme tardif de Gesualdo était déjà dépassé dans l'histoire de la musique...

Ma première tentative date de 1993, lorsque je me suis lancé dans la composition de la Lectio prima (de Lamentationes Jeremiae Prophetae). Je l'ai écrite pour les six mêmes voix qu'utilise Gesualdo dans ses Répons : cantus, sextus, altus, tenor, quintus, bassus (soprano, mezzo, contreténor, 2 ténors, basse).

En 1996, quand j'ai repris, dans le contexte musical et éthique de notre siècle "finissant", mon travail iconoclaste sur mes contrefaçons de Gesualdo, j'avais considérablement élargi mes connaissances et mes bases de travail.

Klaus Huber (né en 1924)
lamentationes sacrae et profanae ad responsoria gesualdi

Carlo Gesualdo (1560 - 1610)
3 responsoria

les jeunes solistes - Rachid Safir

Gesualdo a développé son "stile cromatico" à partir de ses expériences avec le "laboratoire enharmonique" à la cour de Ferrare, où il séjourna pendant deux ans. Là, il eut accès à l'archicembalo (cembalo universale), un instrument construit par Nicola Vicentino, dont les touches noires, divisées, (auxquelles s'ajoutaient une touche entre mi et fa et une entre si et do) pouvaient produire chaque demi-ton de façon différenciée. Il y avait donc 19 touches par octave ! On a pu assister il y a vingt ans, dans le Nord-Ouest de l'Allemagne, à la renaissance de cet instrument grâce à l'organiste et musicologue Harald Vogel. C'est à lui que je dois d'avoir pu me livrer à un travail créatif à partir des possibilités d'intervalles absolument stupéfiantes qu'offre l'archicembalo... Il en est résulté une tout autre manière d'envisager le modèle gesualdien des Répons : je fais dériver de leur enharmonique en spirale - même si c'est de façon indirecte - les intervalles des Lamentationes sacrae et profanae. Je puis donc dire que l'ensemble des motifs et des intervalles de l'oeuvre, et par conséquent tout son univers harmonique, se réfère à Gesualdo.

Il est tout à fait exact de prétendre, comme on le fait aujourd'hui, que le développement du "stile cromatico", cette découverte géniale du maniérisme musical, a pris brutalement fin avec l'oeuvre tardive de Gesualdo.
Tout en partant des exigences fondamentales de Gesualdo, j'essaie dans les Lamentationes de "revenir sur la dette non réglée avec le passé" (Ernst Bloch) ; pour, entre autres raisons, libérer ma musique de l'emprise du panchromatisme, devenu totalitaire en notre XXe siècle...
Je ne prétends nullement par là avoir déjà trouvé une réponse valable à l'une des questions historiques les plus brûlantes. J'ai cependant ouvert une voie, dans laquelle j'ai maintenant l'intention de poursuivre.

Mon travail sur les textes de la liturgie de la Semaine Sainte m'a conduit à remettre profondément en question leurs formes traditionnelles. Même si, au fil du temps, les archaïques Lamentations de Jérémie se sont recouvertes d'une épaisse couche de patine, elles n'en ont pas moins conservé une terrifiante actualité. L'ensemble de la liturgie de la Semaine Sainte, y compris les Répons, est chargé de malédictions, dont aucune ne peut être aujourd'hui considérée comme dépassée. J'ai pris soin, dans mon "adaptation musicale", de ne pas les affaiblir et de leur conserver leur âpreté formelle.
J'ai cherché un "texte de Jérémie" rédigé par un auteur contemporain. Puis, un jour, j'ai écrit moi-même quelques lignes, dont des fragments ont infiltré le texte des Lamentations et sont venus en renforcer l'actualité.

La composition se déploie sur trois niveaux textuels. Le latin en constitue le fondement. Toutes les phrases dont je voulais souligner l'actualité, je les ai également mises en musique dans leur traduction française. J'y ai aussi comme enchâssé la strate contemporaine, qui se compose d'extraits de textes d'Ernesto Cardenal et de Mahmud Doulatabadi ainsi que des fragments de mes propres textes, mentionnés plus haut.
J'ai laissé en hébreu les lettres de comptage des vers de Jérémie, que l'on utilise traditionnellement. Je me rattache ainsi directement à deux magnifiques compositions de Lamentations du XXe siècle : les Lamentationes Jeremiae Prophetae d'Ernst Krenek, écrites pendant la Deuxième Guerre mondiale mais créées seulement dans les années cinquante, et les Threni d'Igor Stravinski, que j'ai entendus à Zurich, peu de temps après la première, sous la baguette du compositeur lui-même. Ces deux oeuvres ont profondément influencé mes premières compositions. Pourquoi, à mon âge, ne pas le reconnaître ?

Klaus Huber, Paris, 6 mars 1997
(traduction Elise Harrer)


avec l'aimable autorisation de Joël Perrot
Label
plus loin - Musique Média Production
plus.loin@libertysurf.fr