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Klaus Huber (rubrique publiée en 2000) |
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Lamentationes sacrae et
profanae ad responsoria Iesualdi
pour 6 voix, théorbe (guitare), cor de basset (clarinette
basse)
Sur des textes de
Jérémie, Ernesto Cardenal, Mahmud Doulatabadi, Klaus
Huber
Création le 25 avril 1997 aux Wittener Tage für Neue
Kammermusik.
Commande du Ministère de la Culture de France - DRAC Ile de
France et du Westdeutscher Rundfunk
Mes Lamentationes doivent leur existence à Rachid Safir. C'est à lui et à ses jeunes solistes que je dédie cette oeuvre. Lorsque Rachid Safir me demanda de composer, en "complément" aux Répons de Gesualdo, une nouvelle version des Lamentations chantées à la manière grégorienne dans la liturgie catholique de la Semaine Sainte, je fus effrayé par cette requête, qui m'apparut alors comme un défi presque impossible à relever...
La monumentale oeuvre tardive de Gesualdo - c'est en 1611, deux ans avant sa mort, qu'il composa et fit imprimer ses Répons, un cycle de 27 pièces (3x3x3) pour les trois jours de la Semaine Sainte - resta ignorée des siècles durant et ne fut redécouverte que vers 1950. Cette étonnamment longue absence d'intérêt pour les Répons n'est-elle due qu'à une attitude de refus de la part de l'église, dont on comprend aisément la difficulté à accepter une musica sacra écrite par un homme qui avait assassiné son épouse ? Ou bien faut-il en chercher la raison dans l'incompatibilité de son style chromatique-enharmonique tardif avec la monodie naissante ? Il n'est pas facile, aujourd'hui, de trancher la question. Toujours est-il qu'au moment même où il voyait le jour, le maniérisme tardif de Gesualdo était déjà dépassé dans l'histoire de la musique...
Ma première tentative date de 1993, lorsque je me suis lancé dans la composition de la Lectio prima (de Lamentationes Jeremiae Prophetae). Je l'ai écrite pour les six mêmes voix qu'utilise Gesualdo dans ses Répons : cantus, sextus, altus, tenor, quintus, bassus (soprano, mezzo, contreténor, 2 ténors, basse).
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En 1996, quand j'ai repris, dans le contexte musical et éthique de notre siècle "finissant", mon travail iconoclaste sur mes contrefaçons de Gesualdo, j'avais considérablement élargi mes connaissances et mes bases de travail. |
Klaus Huber
(né en 1924) |
Il est tout à fait exact de prétendre,
comme on le fait aujourd'hui, que le développement du "stile
cromatico", cette découverte géniale du
maniérisme musical, a pris brutalement fin avec l'oeuvre
tardive de Gesualdo.
Tout en partant des exigences fondamentales de Gesualdo, j'essaie
dans les Lamentationes de "revenir sur la dette non
réglée avec le passé" (Ernst Bloch) ; pour,
entre autres raisons, libérer ma musique de l'emprise du
panchromatisme, devenu totalitaire en notre XXe siècle...
Je ne prétends nullement par là avoir
déjà trouvé une réponse valable à
l'une des questions historiques les plus brûlantes. J'ai
cependant ouvert une voie, dans laquelle j'ai maintenant l'intention
de poursuivre.
Mon travail sur les textes de la liturgie de la
Semaine Sainte m'a conduit à remettre profondément en
question leurs formes traditionnelles. Même si, au fil du
temps, les archaïques Lamentations de Jérémie se
sont recouvertes d'une épaisse couche de patine, elles n'en
ont pas moins conservé une terrifiante actualité.
L'ensemble de la liturgie de la Semaine Sainte, y compris les
Répons, est chargé de malédictions, dont aucune
ne peut être aujourd'hui considérée comme
dépassée. J'ai pris soin, dans mon "adaptation
musicale", de ne pas les affaiblir et de leur conserver leur
âpreté formelle.
J'ai cherché un "texte de Jérémie"
rédigé par un auteur contemporain. Puis, un jour, j'ai
écrit moi-même quelques lignes, dont des fragments ont
infiltré le texte des Lamentations et sont venus en renforcer
l'actualité.
La composition se déploie sur trois niveaux
textuels. Le latin en constitue le fondement. Toutes les phrases dont
je voulais souligner l'actualité, je les ai également
mises en musique dans leur traduction française. J'y ai aussi
comme enchâssé la strate contemporaine, qui se compose
d'extraits de textes d'Ernesto Cardenal et de Mahmud Doulatabadi
ainsi que des fragments de mes propres textes, mentionnés plus
haut.
J'ai laissé en hébreu les lettres de comptage des vers
de Jérémie, que l'on utilise traditionnellement. Je me
rattache ainsi directement à deux magnifiques compositions de
Lamentations du XXe siècle : les Lamentationes Jeremiae
Prophetae d'Ernst Krenek, écrites pendant la Deuxième
Guerre mondiale mais créées seulement dans les
années cinquante, et les Threni d'Igor Stravinski, que j'ai
entendus à Zurich, peu de temps après la
première, sous la baguette du compositeur lui-même. Ces
deux oeuvres ont profondément influencé mes
premières compositions. Pourquoi, à mon âge, ne
pas le reconnaître ?
Klaus Huber, Paris, 6 mars
1997
(traduction Elise Harrer)
avec l'aimable autorisation de Joël Perrot
Label plus loin
- Musique
Média Production
plus.loin@libertysurf.fr